Ce qu'une chasse aux sorcières universitaires nous dit de l'avenir de la droite, et des échecs de nos démocraties
Dans les campagnes anti-trans, l’image de la chasse aux sorcières revient souvent. Même si cette image a été fréquemment employée en référence au fait qu’une des principales partisanes de l’abolition des droits trans, la romancière JK Rowling, est connue pour avoir écrit des livres parlant de sorciers, c’est loin d’être la seule raison. En effet, la propagande anti-trans s’appuie en grande partie sur l’idée qu’elle représenterait des femmes condamnées pour avoir “dit la vérité” en face d’hommes puissants, les “hommes” en question étant des femmes trans, dont la “puissance” est d’appartenir à un groupe historiquement marginalisé et réduit au silence et à la violence. Face à ce “lobby” se dresseraient de pauvres femmes sans autres moyens que leur parole, prêtes à tout pour défendre “la vérité”.
Ce discours prend tout son sens dans un féminisme qui, durant les années 2010, s’est volontiers approprié, en la blanchissant, l’image de la sorcière. Les “sorcières” historiques n’étaient pourtant pas poursuivies pour avoir énoncé des vérités face au pouvoir : l’histoire de ces femmes a été revue de nombreuses façons, et leur persécution renvoyée à de nombreuses causes, allant de la volonté d’éradiquer des pratiques religieuses et médicales associées au “paganisme”, à celle de contrecarrer une forme d’autonomie de certaines femmes. En Amérique du Nord en particulier, via le travail de romancières comme Maryse Condé, la place de la répression de la société blanche envers des femmes soumises à la colonisation et à l’esclavage a été mise en avant.
Le slogan féministe visant à se réapproprier la position de “sorcières” a souvent ignoré que les femmes visées par cette accusation étaient rarement des femmes hétérosexuelles, chrétiennes et blanches, comme JK Rowling, mais au contraire des femmes dont l’appartenance même à l’humanité était remise en question, comme les femmes trans qu’elle fustige quotidiennement. Il y a donc une certaine ironie à voir Rowling, elle-même proche de fondamentalistes, apparaître dans le podcast d’une autre femme chrétienne, anciennement fondamentaliste, pour se plaindre d’avoir été sur le sujet de la transidentité victime d’une “chasse aux sorcières”. On y reviendra.
Une récente affaire en Oklahoma jette la lumière sur la façon dont le récit selon lequel les activistes anti-trans seraient victimes de “chasses aux sorcières” est un tissu de mensonges, et sur la façon dont la droite réactionnaire compte utiliser “ses” femmes comme chair à canon dans une entreprise visant à purger la société des droits acquis par les mouvements féministes et en faveur de la liberté d’expression.
Personne dans les médias ne devrait jamais avoir entendu le nom des deux protagonistes principales de cette affaire, Mel Curth et Samantha Fulnecky. La première est une doctorante en psychologie, chargée de cours d’introduction à des étudiants en licence et suffisamment compétente dans son travail pour avoir obtenu un prix d’enseignement avant le scandale qui la concerne en 2025. La seconde est une étudiante en psychologie dans cette même université, issue d’une famille conservatrice et dont la mère a brièvement tenté de développer sans succès une carrière dans les médias, s’inspirant de l’éditorialiste ultra-conservateur Rush Limbaugh. La seule célébrité atteinte par Kristi Fulnecky, la mère de Samantha, est apparemment d’être une personne assez désagréable pour être régulièrement l’objet de plaintes de la part de ses voisins, et d’avoir un business d’avocate dédié aux entreprises.
Et accessoirement, Mel Curth est trans.
Si l’affaire opposant Curth et Fulnecky commence en novembre 2025, elle est initiée légèrement avant dans le cadre des activités d’une organisation d’extrême-droite présente sur le campus de l’Université d’Oklahoma, Turning Point USA, à laquelle appartient Fulnecky. L’organisation, qui a regagné en popularité après l’assassinat en septembre 2025 de son leader Charlie Kirk, consacre ses activités à des actions de provocation sur les campus. Le compte Instagram de TPU Oklahoma n’est pas original en ce sens : on y trouve un pot-pourri de micro-trottoirs en défaveur des idées “wokes” des étudiants, de soutien à Donald Trump, et de “témoignages de terrain” censés prouver les dangers de l’idéologie présente sur les campus, et notamment des personnes LGBT. Le compte diffuse ainsi régulièrement des photos de personnes homosexuelles ou trans se promenant de façon anodine sur le campus, associées à des commentaires dramatiques sur le fait que ces personnes vont provoquer la fin des temps. Avec le recul, une publication précise attire cependant l’attention.
Le 4 novembre 2025, TPU Oklahoma publie à ses quelque 700 followers (contre 24.000 en février 2026) une série de photos d’un ordinateur portable sur lequel sont présentées les pages d’un module de psychologie sur les droits LGBT et, spécifiquement, les droits des personnes trans. La personne ayant “leaké” ces documents (publics) commente dans un texto : “Je ne veux pas avoir une mauvaise note si je dis ce que je pense à mon prochain partiel”. Si son identité n’est pas révélée, il faut noter que ce cours est dans le cursus de psychologie auquel Fulnecky est inscrite. Tout porte à croire rétrospectivement que c’est d’elle qu’il s’agit, surtout dans une organisation comptant si peu de membres localement.
Quelques jours plus tard, dans un autre cours, un exercice banal est attribué aux étudiants inscrits : lire et commenter un article intitulé “Relations Among Gender Typicality, Peer Relations, and Mental Health During Early Adolescence”, issu du journal Social Development. Cet article ne porte pas sur les sujets de transidentité, et revient sur le fait que les jeunes gens peuvent développer des formes d’angoisse et subir des formes de harcèlement liées à leur relation aux normes de genre dans l’adolescence. Fulnecky, comme ses camarades, rend son devoir, et est notée par Curth, en charge du suivi de ce module, après une contre-vérification par l’enseignante ayant conçu le programme : elle reçoit un 0/20 pour avoir réalisé un hors-sujet.
L’essai rendu par Fulnecky, que vous pouvez lire dans son intégralité ici, est un tissu relativement incohérent de remarques sur le fait que la différence entre hommes et femmes serait la volonté de Dieu, et que la notion de transidentité serait par conséquent illégitime :
Je suis frustrée de lire des articles comme celui-ci, ou des posts de discussion par mes camarades et plein de gens qui essaient de se conformer à une opinion terrestre, pour ne pas marcher sur les pieds des gens. Je pense que c’est une vie insincère et lâche. (…) La raison pour laquelle tant de filles veulent être féminines et s’occuper des autres, c’est pas parce qu’elles se sentent pressurées de se fondre dans les normes sociales. C’est parce que Dieu les a créées et choisies pour réfléchir Sa beauté et Sa compassion comme ça. (…) Ma prière c’est que pour le monde et spécifiquement la société Américaine et la jeunesse qu’ils ne croient pas les mensonges de Satan qui leur feraient croire qu’ils seraient mieux dans un autre genre que Dieu les a faits.
(Traduction par Margot Mahoudeau, j’ai essayé de respecter l’horrible syntaxe de l’original)
Les commentaires de l’équipe pédagogique rendent compte de ce hors-sujet complet : avec gentillesse mais fermeté, cette équipe rappelle à l’étudiante que son rôle dans un tel exercice n’est pas de proposer une dissertation sur un sujet sans rapport, mais de démontrer une lecture de l’article que celle-ci ne s’est, très évidemment, pas donné la peine de réaliser. Dans ses commentaires, Curth insiste sur le fait qu’il est également mal à propos d’ajouter ce qui relève d’injures envers une catégorie de population, ce qui est d’autant plus important qu’il s’agit là d’une formation en psychologie, et donc à l’éthique.
Dans un monde normal, l’affaire se serait arrêtée ici. Non pas qu’il n’y ait jamais eu d’étudiante médiocre vexée d’avoir reçu une mauvaise note, mais celles-ci sont généralement rappelées au fait que leurs enseignants sont précisément là pour les cadrer. Cependant, les Etats-Unis de 2025 ne sont plus un monde normal, comme la suite des événements le montre.
Très rapidement, ce qui aurait dû être une simple tape sur les doigts des étudiantes par ses enseignantes devient une affaire nationale. Très rapidement, la presse conservatrice s’empare du sujet à l’initiative de quelques influenceurs et, surtout, de TPUSA eux-mêmes, qui cherchent à faire de Fulnecky un martyr de la liberté d’expression sur les campus universitaires : dans la version de l’organisation, l’étudiante n’a pas été notée par une équipe éducative, mais par une personne seule et unique, Mel Curth, présentée comme une transactiviste radicale ayant voulu punir une jeune femme pour avoir cité la Bible dans un papier (ce que Fulnecky n’a pas fait). Le déroulé des événements révèle une mécanique bien huilée d’outrage à droite. Plus inquiétant, elle montre la façon dont la gauche et le centre, en refusant de tenir leurs principes, permet la chute rapide des libertés fondamentales au profit d’une meute fasciste.
Immédiatement, Fulnecky présente une plainte devant l’université, ce qui a deux effets : d’abord celle-ci se retrouve sur la défensive, sommée sans préparation de se justifier de ses choix devant une meute en ligne prête à exiger la tête de toute femme trans. En effet, depuis le début des années 2020, et sans aucune résistance remarquable, la droite américaine a été entraînée à traiter de la présence de toute personne trans, et notamment de toute femme trans, comme d’un sujet d’outrage. Deuxièmement, les procédures de crise mises en place par les universités dans ce type de cas imposent le silence médiatique totale à l’employée visée, qui se retrouve donc à faire face à une tempête médiatique sans pouvoir rendre compte des milliers d’injures qui se mettent à pleuvoir sur elle. Le profil de Mel Curth sur des systèmes de notation en ligne comme RateMyProfessor devient ainsi un déversoir de faux témoignages l’accusant des pires actes, y compris de violences sexuelles, sans qu’elle ait elle-même le droit de répondre ou de témoigner.
Pendant ce temps, la droite a enchaîné les supports visant à scandaliser l’opinion publique : d’abord, une série d’influenceurs célèbres et bien financés, notamment au Daily Wire, une entreprise de presse réactionnaire, ont poussé devant leurs publics captifs l’idée que Fulnecky avait été victime de harcèlement lié à sa religion, une idée défendue également par le Parti Républicain local et national. Ensuite, des mass media comme Fox News ont consacré des segments et largement donné la parole à la jeune femme pour imposer sa vision des choses, contribuant également au doxxing de Curth et à sa diffamation en public. L’argument anti-trans classique est alors déployé : une personne trans étant décrite comme insensée par défaut, elle ne peut qu’être radicalisée et idéologue face aux faits et à la vérité, une notion de propagande poussée par la droite et le centre depuis plusieurs années. Certains des activistes médiatiques en question profitent ainsi du cycle pour exiger que les personnes trans soient toutes interdites d’enseigner, et ce à tous les niveaux.
La meute qui s’abat sur Curth agit en coopération avec le mouvement conservateur dans son ensemble, qui a depuis plusieurs années entrepris de faciliter le licenciement de personnes présentées comme ennemies de l’Amérique blanche et chrétienne. L’université est donc tenue de réaliser un audit de la note attribuée à l’étudiante et, en attendant, de suspendre l’enseignante de ces fonctions. Suspension qui, dans le cadre du backlash lancé contre les universités aux Etats-Unis, devient définitive. Une enseignante ayant fait son travail est ainsi suspendue définitivement, et le message envoyé à ses collègues de bien noter les âneries des étudiants conservateurs. C’est pourtant la réaction du centre et de la gauche modérée qui a permis une telle défaite démocratique.
Si la meute conservatrice peut paraître désordonnée, il faut se rappeler qu’elle est en réalité très bien organisée : depuis des décennies, elle inclut des organisations comme TPUSA, très bien financées par divers milliardaires, et ayant comme objectif avoué la radicalisation de la droite notamment via la diabolisation des campus et l’usage de l’idée que la gauche porterait atteinte à la liberté d’expression des conservateurs.
En entretenant pendant des années ce mythe et en refusant de constater que les atteintes aux libertés dans les universités pesaient en fait bien plus sur la gauche que sur la droite, en refusant de regarder en face l’hypocrisie des réactionnaires en matière de liberté d’expression, et en cherchant un “terrain d’entente” avec un mouvement en pleine radicalisation, les penseurs centristes et libéraux se sont eux-mêmes empoisonnés face à ce genre de situation.
Très rapidement, les commentaires se sont penchés sur ce que Curth aurait fait “mal” : ses mots ont été disséqués, son approche de l’enseignement critiquée, et aucun effort de journalisme d’investigation n’a été déployé pour mettre à jour ce qui est évident. Mel Curth a été la victime d’un coup monté par la droite radicale. Après la mort de Charlie Kirk, TPUSA avait besoin de relancer sa machine à scandales, et cherchait la moindre enseignante trans à envoyer au pilori. Elle n’a été que la personne au mauvais endroit et au mauvais moment. Il n’y a rien que Mel Curth aurait pu faire pour ne pas provoquer ce scandale, parce que le scandale, c’est le fait qu’une personne ne correspondant pas exactement au moule précis forgé par la droite radicale puisse exister en société. Dans le même temps, Samantha Fulnecky et sa petite croisade ont été, au pire, gentiment moqués, l’analyse dominante restant que la droite ne pense pas et n’a pas de stratégie. C’est ainsi que le centre et une partie de la gauche ont fourni eux-mêmes aux réactionnaires les armes pour les battre.
Le mouvement anti-trans et notamment sa partie prétendument libérale (celle à laquelle appartiennent des idéologues comme Rowling) ont préparé le terrain à l’idée, désormais assumée par la droite américaine, qu’il serait nécessaire de bannir de la vie publique toute personne trans. En mentant systématiquement, y compris dans les médias les plus mainstreams, sur ce que sont, ce que font, et ce que veulent les personnes trans, le centre a donné à la droite fasciste ce dont elle a besoin : un bouc-émissaire auquel associer toute opposition à sa montée. Ces mensonges ont été acceptés par convenance, par lâcheté, par idéologie, et par fainéantise. Ils constituent autant de “petits reculs” face à une perte constante de droits, et c’est sans surprise que le mouvement qu’ils cherchaient à apaiser en demande toujours plus. Ce qu’ils ont fait à Mel Curth doit nous inquiéter, car ils ont préparé à la répression le mouvement de la droite radicale, la loi du pays, et l’opinion même des gens qui seront les prochaines victimes de la répression, comme c’est désormais le cas à travers l’ensemble des Etats-Unis.