L'université de Limoges met en place un dispositif de congé menstruel ouvert aux hommes trans, l'occasion pour la vague antiféministe de se redonner un petit coup de peps.
50 étudiants, dans une université en comptant 17.000, abusent d’un dispositif prévu pour d’autres personnes. Voilà qui devrait ne pas intéresser grand monde : une fraude qui concerne un petit nombre d’individus, ayant utilisé hors du contexte pour lequel il avait été prévu un dispositif utile, avant d’être rappelés à l’ordre. Pourtant, cette brève vaut depuis le weekend du 7 février une multiplication des chroniques, tribunes et interventions, jusqu’à devenir une affaire nationale censée illustrer les “aberrations du féminisme”, du “wokisme”, ou d’une prétendue “dictature des bons sentiments”.
Les faits concernent le dispositif de congé menstruel mis en place à l’Université de Limoges à partir d’octobre 2025. Ce dispositif n’est pas populaire en France : à de nombreuses reprises, des intervenants conservateurs ont fait savoir tout le mal qu’ils pensaient de l’incorporation de jours de congé ou d’autres formes d’intervention publique (par exemple, la mise à disposition de protections périodiques gratuites) visant à apporter du soutien pendant les règles. Pourtant, le problème n’est pas mineur : selon les sources, au moins une personne concernée sur deux, en grande majorité des femmes cis, mais aussi des hommes trans et personnes non-binaires, et jusqu’à neuf sur dix, se plaint de souffrir de douleurs pendant les règles. Selon le ministère de la santé, une personne ayant ses règles sur dix (là encore, majoritairement des femmes cis) souffre d’endométriose, une maladie inflammatoire conduisant fréquemment à des douleurs fortes. Dans un tel contexte, et face à l’absence d’action de la part de l’Etat, des établissements universitaires mettent en place des congés menstruels depuis 2023.
Le dispositif de Limoges, pris à l’initiative des représentants des étudiants, est appliqué selon un principe simple : toute personne ayant besoin d’un tel congé peut en bénéficier moyennant une déclaration en ligne et sans nécessité de présentation d’un certificat médical. Pour couvrir toute la population ciblée, qui inclut des personnes qui ne sont ni dans leur vécu, ni sur leurs papiers des femmes, tout en ayant leurs règles, le dispositif est appliqué, principe d’égalité d’accès oblige, sans distinction de genre. Cette situation a conduit à ce qu’une cinquantaine d’étudiants en ingénierie parviennent à cumuler deux jours de congés chacun en trois mois, alors même que ce sont des hommes cis. Cela leur a permis de sécher des heures de présence obligatoire. Ils ont fait l’objet d’une remontrance de la part des vice-présidents en charge de l’opération.
C’est tout. En dehors de la panique morale anti-trans qui agite une partie du monde médiatique et politique, l’affaire serait certainement restée une brève dans les colonnes du Populaire, qui présente d’ailleurs le sujet de façon nuancée en présentant assez bien les éléments en jeu : il faut dire que le sujet ne concerne pas qu’une question de principe, et que le droit à la vie privée pour les éventuels hommes trans et personnes transmasculines souhaitant bénéficier du dispositif entrent en jeu. C’est dans ce cadre qu’un groupe d’activistes anti-trans sur Twitter (anciennement X) s’est activé tout le weekend pour transformer une non-affaire en sujet national.
Le 6 février, après que le sujet a été traité par Le Parisien, qui reprend globalement les informations mises en avant par le premier journal, plusieurs comptes Twitter anti-trans de relativement petite ampleur commencent à faire circuler l’information, en détournant les responsabilités : dans leur discours, les hommes ayant abusé des intentions du dispositif ne sont pas les vrais responsables de ces abus, ici. C’est en revanche le cas de l’université elle-même, qui “cède aux discours genristes” et “efface les femmes”. Sur le réseau social d’Elon Musk, où se partagent nus non-consensuels de femmes et d’enfants générés par IA et théories racistes extrêmes, ces comptes bénéficient d’une ressource non-négligeable : l’oreille de quelques féministes. C’est le cas de Laurence Rossignol, qui suit certains de ces comptes engagés également dans la lutte pour la pénalisation du travail du sexe, auquel la sénatrice souscrit. Via sa reprise de l’info et de cette présentation des faits, l’affaire parvient à être “construite”.
La voix de Laurence Rossignol permet de justifier une généralisation à l’échelle nationale du traitement de cette info locale et de cette “crise”, par ailleurs déjà passée. L’affaire commence par être reprise de manière moqueuse ou faussement dramatique par divers influenceurs et journalistes de droite. C’est le cas par exemple du polémiste belge Marcel Sel ou de la journaliste française Emma Ducros, habitués de la reprise de diverses affaires participant à la panique morale anti-woke, ainsi que de la scandalisation des sujets touchant à la transidentité, et qui bénéficient d’audiences non-négligeables sur Twitter. C’est également le cas de la campagne espagnole “Contra el Borrado del Mujeres”, un groupe anti-trans prétendant que la reconnaissance de l’existence des femmes trans procéderait d’un agenda d’effacement des femmes. En parallèle de ces reprises, on trouve également une multiplicité de comptes franchement anti-féministes ou liés à la droite conservatrice.
Les jours suivants, le sujet devient un objet de traitement journalistique national : Le Figaro, Europe 1, et RTL, entre autres (en plus du Parisien et de 20 Minutes pendant le weekend) consacrent des tribunes ou des articles au sujet. Là où les articles précédents se contentaient de propos factuels, place est donnée aux commentateurs, qui reprennent à leur compte la lecture imposée par les activistes anti-trans : il s’agirait là d’un “excès” lié à “la théorie du genre”. Et les commentateurs de se moquer, comme Isabelle Saporta sur RTL, l’idée que l’inclusion des personnes trans ait un sens, sans prendre la peine de se poser par ailleurs la question. L’explication complotiste, selon laquelle il s’agit là d’une stratégie visant à “effacer les femmes”, se suffit à elle-même. C’est également ce que prétend Olivier Vial, activiste professionnel se présentant comme directeur d’observatoire sur Europe 1, et qui explique que ce dispositif vise à “effacer la réalité”.
La présence même des hommes trans dans une campagne d’action publique comme source de scandalisation contre le féminisme à droite n’est pas une nouveauté : en 2022, le fait pour le Planning Familial d’avoir simplement, une année plus tôt, informé par une affiche ses propres bénévoles de la nécessité d’accueillir correctement les hommes trans, avait ainsi fait l’objet d’une longue campagne d’injures publiques, qui n’a d’ailleurs pas cessé, et a conduit à des actes de violences et d’intimidation de la part de militants de droite envers l’organisation féministe. Dans l’affaire de Limoges, on trouve une volonté de faire émerger un “acte 2” de la polémique des “hommes enceints”, et par là même, une volonté de discréditer le féminisme.
En effet toute la réécriture de l’affaire par les commentateurs conservateurs consiste à diaboliser les femmes et les personnes trans, et leurs alliés, tout en minimisant le méfait supposé d’une bande d’étudiants. Il faut rappeler qu’il n’y a pas une seule personne trans concernée par ce sujet : un groupe d’hommes cis a décidé d’utiliser une paire de jours de congés auxquels ils n’étaient pas censés avoir droit. Par le miracle des éditoriaux conservateurs, ces mêmes hommes se retrouvent quasiment élevés au rang de lanceurs d’alerte contre les méfaits supposés de la “théorie du genre” : sur RTL, Isabelle Saporta se fend ainsi d’un petit “Bien joué les gars !”, tandis que sur Europe 1, les journalistes se mettent d’accord pour dire qu’ils ont bien raison, et que d’ailleurs, “J’aurais fait pareil”.
Les conclusions politiques de l’affaire sont, dans la bouche de ces commentateurs, liées à la multiplication des actions féministes : pour Olivier Vial, par exemple, le choix d’amener des toilettes neutres, ou de proposer des produits d’hygiène menstruelles à toutes les personnes qui en ont besoin, correspondent à des dangers, tandis qu’un autre commentateur se plaint de ce que les féministes, pourtant constamment conspuées pour les prétendus “excès de MeToo”, ne se préoccupent pas de lutter contre les attouchements et agressions sexuelles. Conclusion d’Eric Revel, invité de l’émission : le problème est qu’on a “déconstruit l’image du père dans la famille et de la figure d’autorité”, et “maintenant il y a des familles monoparentales”. En d’autres termes : à force de laisser les femmes divorcer, c’est le bordel. La boucle est bouclée.
Nul doute que le sujet des cinquante étudiants qui ont abusé d’un dispositif qui ne leur était pas destiné va encore faire parler de lui, soit en ne faisant que quelques clapotis, soit en devenant un raz-de-marée de l’échelle de celui des “hommes enceints”. Dans ces affaires, il y a un détachement total de la réalité des faits (cinquante étudiants qui ont séché les cours, ce n’est pas exactement un sujet grave) avec le traitement qui leur est accordé. Ce que ce sujet permet de voir, ici, ce sont deux choses : d’une part, la façon dont se construit en direct un sujet national dans la panique morale sur le dit “wokisme”, entre comptes Twitter se chargeant d’agit-prop sur tout et n’importe quoi, rédactions dans lesquelles une idéologisation totale de la ligne éditoriale accompagne une disparition progressive du terrain, et professionnels de l’expertise toujours plus ou moins joignables pour blâmer des abstractions comme “la théorie du genre venue des Etats-Unis” pour tout et son contraire. Dans cette fabrique du scandale, le rôle des centristes réactionnaire se retrouve encore une fois : sans l’intervention d’une féministe identifiée à gauche, Laurence Rossignol, il y a tout à parier qu’Europe 1 n’aurait pas eu l’occasion de dire tout le mal qu’on y pense de la dévirilisation du rôle du père et de l’action des féministes en général. Reste à savoir si les quelques likes que la sénatrice a pu obtenir sur son réseau social préféré valaient ça.