L'Odyssée woke et les touristes de l'indignation

Il n'y a pas de débat sur le casting du prochain film de Christopher Nolan

Panique à Bord
6 min ⋅ 18/05/2026

Un cheval de Troie trans à Hollywood

Pourquoi les personnes trans veulent-elles à tout prix qu’Eliott Page joue Achille dans la nouvelle adaptation de l’Odyssée ?”. Au milieu des questions quotidiennes qui inondent l’internet des personnes trans via le forum '“AskTransgender” sur Reddit, la question avait quelque chose d’exotique. En général, ce recoin d’internet est plutôt occupé par des personnes en train de réaliser leur coming-out, demandant des conseils pour accéder à leurs traitements, pour s’enfuir de situations de danger, ou par l’occasionnel troll venu causer sa dose quotidienne de colère. Le sujet d’Eliott Page et de la mobilisation des personnes trans pour qu’il incarne le héros myrmidon tombait comme un cheveu d’innocence sur la soupe. Et soulevait son propre lot de questions.

A commencer par la plus évidente : on veut ça, nous ?. Je suis mal placée pour répondre : je ne pense pas aux acteurs, en général, et encore moins à Eliott Page. Quant au futur peplum de Christopher Nolan, pourtant ancienne addicte de la mythologie grecque au point d’avoir régulièrement emmené un dictionnaire consacré à celle-ci comme livre de vacances dans mes jeunes années (j’étais vraiment une emmerdeuse), je m’en tamponne complètement : je n’aime globalement pas ses films, et pour avoir vu son traitement d’une figure héroïque dans la trilogie Batman Begins, je ne suis pas très optimiste. J’avais entendu dire que son équipe avait approché Dimitrios Katsikis, un forgeron athénien ayant la réputation de faire des armures mycéniennes très authentiques (pour ce que j’en sais…) et décidé de prendre une autre direction. C’est à peu près tout.

En matière de cinéma, les discussions que j’ai vues au sein de la communauté trans concernaient davantage la carrière de Jane Schoenbrun, qui vient de présenter son film Teenage Sex and Death at Camp Miasma à Cannes, et des créations indépendantes comme l’intriguant People’s Joker, de Very Drew et Brie Lerose, le travail de mon amie Morgann Gicquel autour de son long métrage Comment les rats sont morts, ou celui de l’Américaine Mia Moore qui diffuse actuellement son premier film, Again Again, dans le circuit indépendant. En matière de mythologie, les discussions que j’ai vues ces dernières années concernaient la série de livres The Hades Calculus, de Maria Ying, autopublié, ou encore Wrath Goddess Sing, de Maya Deane, également autopublié, qui réimagine Achille en femme trans. Le fait que la grande majorité de ces oeuvres soient indépendantes, autopubliées, et ignorées du grand public peut donner idée de l’ampleur de l’influence transsexuelle sur le monde de la culture, et de l’effet que pourrait avoir une mobilisation pour voir Eliott Page (même si elle existait) jouer Achille : on n’arrive pas à faire sortir un roman dans le circuit littéraire officiel, vous vous doutez bien du pouvoir qu’on peut avoir sur les superproductions du cinéma américain.

Comment alors s’était-on retrouvés à avoir cette conversation ?

Elon Musk et les touristes de l’indignation

Le sujet du casting de l’Odyssée ne concerne pas qu’Eliott Page, mais aussi Lupita Nyong’o. Les deux acteurs ont en effet été annoncés comme figurant au casting du blockbuster de Nolan dans le cadre d’un teaser. Nyong’o est annoncée dans le rôle d’Hélène de Troie, et a été arrosée d’injures personnelles et racistes depuis l’annonce. Page n’est annoncé dans aucun rôle en particulier. L’idée qu’il campera Achille (qui apparaît brièvement sous la forme d’un spectre dans les aventures d’Ulysse) est une invention de l’internet réactionnaire. Pour ce qu’on en sait, il pourra aussi bien figurer l’un des marins du héros d’Ithaque, ou un Lotophage, ou même tous les Lotophages, pourquoi pas, ou Charybe, un prétendant à la main de Pénélope, Télémaque, ou même le chien. Le fait est que l’on n’en sait absolument rien.

La rumeur qui cause tant de débats peut venir de l’un ou l’autre des recoins de l’internet réactionnaire, mais on sait très bien comment elle a gagné en importance : via Elon Musk, le milliardaire dont la façon d’”envoyer des coeurs” ressemble étrangement à un salut nazi, et qui utilise de façon assumée la plateforme Twitter (anciennement X) pour entretenir le petit cirque des griefs de la droite américaine et mondiale.

Les arguments, réchauffés, de cet épisode de panique morale, sont aussi prévisibles qu’ils sont creux : Nyong’o et Page ne ressembleraient pas aux “personnages historiques” du poème d’Homère. Non seulement l’Odyssée est une fiction, mais en plus le rôle du cinéma n’est pas d’être “ressemblant” à la réalité historique. Le peplum le plus populaire des années 2000, la reconstitution de la bataille des Thermopyles 300, présentait le roi de Sparte Léonidas sous les traits d’un Gerard Butler en slip de cuir se battant contre des ninjas armés de grenades pour défendre la fameuse démocratie spartiate (Lacedemon n’a jamais été une démocratie, au cas où certains l’aient oublié). Le propos du film correspondant à leur vision du monde (les gentils occidentaux hétérosexuels contre les méchants orientaux gays), ni Musk, ni aucun de ses séides n’y a jamais trouvé à redire. Le choix des acteurs serait motivé par des “règles de l’Académie des Oscars”, qui ne correspondent en réalité pas à ce que Musk dit (le film Oppenheimer a raflé les récompenses sans contenir la moindre personne non-blanche, par exemple).

Le débat a l’air absurde, parce qu’il est insignifiant. La critique de jeu vidéo Casey Explosion a développé une très bonne expression pour décrire les gens dont Musk s’inspire dans cette séquence et d’autres : les touristes de l’indignation. Il s’agit d’un groupe de “fans” autoproclamés de tout ce qu’ils veulent, qui revendiquent le label juste assez longtemps pour lancer polémique absurde après polémique absurde sur l’état d’un domaine, sans réellement jamais engager l’art, le loisir, ou le secteur économique dont iels parlent. Le rapport de Musk au cinéma ? Il n’y en a pas, la seule chose qui semble préoccuper le milliardaire en la matière consiste à retweeter à longueur de journée les clips insipides produits par son IA, en déclarant qu’il s’agit là du futur. Pour les touristes de l’indignation, qu’il y ait ou non un sujet n’a pas d’importance : seul compte le fait d’en créer un de toutes pièces, et d’agiter un “scandale” artificiel pour entretenir leur propre guerre culturelle. Ce qui rend le traitement journalistique de ce genre de polémiques complètement aride.

En attendant la prochaine

Dans les pages du Monde on peut lire le 16 mai un article très peu courageux d’Arnaud Leparmentier, qui finit par concéder que les critères de diversité des Oscars seraient “discriminatoires”, comme si c’était une inquiétude réelle pour le milliardaire d’extrême-droite. Comme si corriger ce qui est une position fondamentalement hypocrite allait calmer quoi que ce soit. On retrouve sur ce sujet la tentation centriste réactionnaire sur les sujets de “politiquement correct” et de “wokisme” : incapables de percevoir la droite radicale comme malveillante, les centristes réactionnaires (Leparmentier n’a pas été le dernier à se lamenter du “wokisme” ambiant) se retrouvent obligés de faire concession après concession en espérant calmer la bête, quand celle-ci ne peut par définition pas l’être. Leparmentier n’est pas unique en la matière : de nombreux autres journalistes ont pris la peine de disséquer l’opinion de Musk, quand fort peu de médias à part Rolling Stones semblent vouloir prendre le temps d’appeler un chat un chat, et de dire que les sorties du milliardaire d’extrême-droite relèvent du racisme et de la transphobie les plus extrêmes, qui ne supporte même pas de voir des acteurs pourtant établis comme compétents faire leur travail, et n’a par ailleurs aucune forme d’importance. Et la façon dont ces journalistes font leur travail entre en cause ici.

Tout le monde sait que Twitter (anciennement X) est désormais une pure machine de propagande de la droite trumpienne. Les enquêtes se sont multipliées pour montrer que c’était le cas. L’algorithme a été modifié de façon à montrer en priorité les atermoiements de la droite, et particulièrement ceux d’Elon Musk, aux usagers du réseau social. Celui-ci agit ouvertement en faveur de partis et mouvements de la droite la plus radicale, de l’AfD au militant identitaire britannique Tommy Robinson. La censure en ligne est devenue monnaie courante sur le réseau, y compris à la demande des gouvernements. Des mots aussi banals que “cis” conduisent à la censure des posts qui s’y trouve, la modération ne bannit plus le contenu négationniste et antisémite, auquel le propriétaire apporte régulièrement son soutien. L'intelligence artificielle est utilisée de façon banale pour générer du contenu pornographique et pédopornographique, au détriment de femmes et d’enfants qui sont ensuite laissés sans recours. Et alors que tout ceci est connu, les journalistes culture et idées continuent de prendre leurs infos sur le site, l’oreille collée au pouls de l’homme le plus riche du monde, au nom de la sortie d’une “bulle de filtres” dans laquelle ils sont engoncés peut-être plus profondément que jamais. La seule chose que révèle la polémique sur l’Odyssée, c’est que l’ensemble du commentariat vit dans un théâtre d’ombres dont le marionnettiste s’appelle Musk.

Quelques jours avant qu’un internaute anonyme ne demande aux transsexuel.les de Reddit pourquoi iels avaient imposé Page en Achille, c’était un autre sujet qui préoccupait la toile : aux mains du lobby féministe, le jeu vidéo Slay The Spire 2, suite de Slay The Spire, qui était un très bon jeu vidéo puisqu’ils en ont fait un deuxième, s’était avéré avoir été infiltré par Anita Sarkeesian, la grande méchante des harceleurs de la campagne GamerGate de 2014, qui avaient sévi à l’époque en cherchant à humilier, marginaliser, et si possible tuer ce que l’internet de l’époque comptait de féministes, antiracistes, et personnes queer. Quelques jours plus tôt ce qui agitait le petit monde d’internet était encore autre chose, les cycles s’enchaînent trop vite pour que moi-même je m’en souvienne. Peut-être que quelqu’un avait sorti des M&Ms vegans, ou qu’une marque de pizzas avait fait une publicité avec un couple gay. Au moment de la rédaction de cette newsletter, il y a probablement une petite dizaine de nouvelles polémiques en train d’être concoctées, et l’une d’elle prendra la suite de celle autour du film de Nolan. Et nous repartirons pour un tour.

Il y a de la censure dans les arts, c’est indubitable. Les milliardaires de droite en sont des promoteurs avides, comme le montre en France l’actualité de maisons de presse comme Grasset. Ils viennent ajouter une surcouche plus honnête dans sa cruauté à des pratiques qui poussent déjà les personnes marginalisées hors du champ de la caméra : il y a encore une fois une raison pour laquelle l’art créé par des personnes noires demeure minoritaire, et pour laquelle personne dans ce petit monde ne serait capable de citer une romancière trans publiée par une maison institutionnelle. En 2023, Muriel Robin rappelait en France que le cinéma ne fait pas le moindre cas des lesbiennes. Tant que nous consacrerons nos efforts et notre temps à écouter les touristes de l’indignation, nous continuerons à ignorer la réalité de cette censure. Ce qui est peut-être une des raisons pour lesquelles ils crient si fort.

Panique à Bord

Par Margot A Mahoudeau

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